Quelle bonne surprise de trouver au réveil le jeu du jeudi :0)
Parler du souvenir le plus ancien ancré en nous n'est pas chose aisée et très intime.
Je vais tâcher néanmoins de vous narrer ce petit épisode des débuts de ma misérable petite vie :
Ce jour-là, je devais avoir deux ans et demi. Je me souviens de cette grande salle, illuminée d'une ambiance grisâtre, et sombre à la fois, comme si un halo enveloppait les contours des immenses fenêtres alignées. C'était la salle du Directeur, je m'en rends compte aujourd'hui, très feutrée, très années 70, pièce qui m'a toujours intimidé par la suite.
Je me tenais debout, près du piano, un trop grand et pourtant minuscule violon sûrement maladroitement posé contre le menton.
La folle raison pour laquelle je me suis retrouvé à jouer d'un instrument à cet âge, est que ma sœur, de sept ans mon aînée en jouait également. Le professeur, Mme Carré, dame d'un âge canonique, tenait mon archet de la main gauche et jouait quelques notes au piano de l'autre, j'essayais de positionner mes doigts sur la touche d'ébène. Ce professeur était loin d'être commode, très stricte, très "old school", et n'aimait pas les enfants, et le faisait ressentir, j'avais peur. Je n'ai plus aucun souvenir de son, ni de voix. mais la scène suivante m'est resté gravée à jamais toutefois. De l'autre côté du piano, ma sœur qui semblait avoir du mal à suivre la leçon, s'est faite réprimander à plusieurs reprises, et fut prise d'un malaise, alors elle s'écroula net. Le professeur fut pris d'un mouvement de panique. Je ne sais pas quel sentiment j'ai pu avoir lors de ce petit drame. Je pense avoir du arrêter les cours ensuite, pris d'une frayeur pour les vielles dames acariâtres.
Chronologiquement, je pense que c'est mon premier souvenir, car je n'étais pas encore à l'école. Je me rappelle également de cette chorale, nous étions un groupe d'enfants sur scène, quand l'idée me prit de retourner voir mes parents en coulisses alors que nous devions chanter sur scène, et que la salle entière se mit à rire en me voyant courir ... mais je devais absolument dire à mes parents que mon nouveau camarade s'appelait Henri. C'était la même période… La révélation de ces souvenirs s'est faite, lorsque j'avais 7 ans, et que je suis revenu au conservatoire, décidé ce coup-ci, à apprendre un instrument à vent, ... et que je puis humer, étant au pied de l'escalier d'accueil, l'odeur des parquets vieillissants de mon bon vieux Conservatoire de musique, dans lequel j'ai passé la totalité de mon enfance et adolescence, qui me manque tant.
Du haut de ma tour d'ivoire, le monde me paraît tellement étrange…
Chaque goutte de pluie s'infiltrait en moi. Dans ma chair s'inscrivait, une larme qui ne devait jamais s'assécher. L'exposition prolongée à ces affres du temps rongeait sa surface, le coeur, aussi dur que du granit, rendait la statue prête à se briser à chaque instant.
- Rongeaient les fondements d"une vieille ruine -
Pour ne pas exaspérer plus encore, sans trop de métaphore, je vais vous faire part de ma propre exaspération. Réveillé au beau milieu d'un rêve des plus dérangeants, je suis hors de moi. Fâché contre moi-même, fâché contre la manière dont on s'y prend autour de moi. J'en devenais malade.
- Je le vis tout couvert d'une obscure bruine -
Pour en terminer avec ce qui me malmène depuis des années, j'ai enfin décidé d'exprimer ce que pouvait être ce sentiment de honte que l'on m'infligeait. Pour en terminer avec ce sentiment de honte, je décidais d'offrir ce que je ne pouvais plus offrir. Pour en terminer avec les sentiments, j'ai décidé d'être odieux. Pourquoi voudrait-on sempiternellement dicter ma conduite et être toujours soumis aux desiderata de celui qui apporte un bien qui n'est pas identique au mien. Je ne suis pas l'idéal auquel on pourrait donner un visage que l'on modèlerait selon les désirs les plus enfouis, qu'on balafrerait pour se prémunir de frustrations qui tendent toujours à ressurgir. Que personne ne puisse mériter le meilleur de ce que l'on puisse proposer, on tend à le penser, mais on subit l'acceptation de choses qui nous semblent pires que tout, comme si l'ascendant devenait une descente aux enfers, privé du carcan qui nous enserre.
- Qui s'élevait par l'air en tourbillons fumeux -
A considérer le virage que j'ai bien voulu effectuer, les décisions prises, les échecs laissés de côté, la passion dévorante en veille, comment en si peu de temps la réformation de toute chose peut se soumettre à des nouvelles règles. En pleine ébullition, je me dissipais. Sans plus aucun sens, la voie proposée ne me semble pas sécurisée, j'en devenais moi-même ma propre angoisse. Plu de pari sur l'avenir, plus envie de se battre pour l'irrémédiable, fuite en avant devant le risque que le meilleur ne devienne le pire, voilà que deviennent les convictions devant l'effroi d'un passé tortueux qui resurgit.
- Dont se formait un corps à sept chefs merveilleux,
Qui villes et châteaux couvait sous sa poitrine -
Je suis ce lion blanc d'Afrique du Sud, rescapé, qui est devenu agressif après des années de cirque. Je suis prêt à sauter sur le premier dompteur qui tentera de me donner le moindre ordre. Même si les morceaux de viande sont excellents... le dompteur, humain. Il n'y a plus de mesure, plus rien ne prend de sens. Le ressaut de ce dont on me prive englobe toute perception lucide de ce qui devrait me paraître normal. Les sens altérés par un dérèglement total, qui recouvrent mon univers sous un plafond de vertus, ou bien de vices, je ne sais plus.
- Et semblait dévorer d'une égale rapine
Les plus doux animaux et les plus orgueilleux. -
Odieux, car je ne peux plus admettre que l'on puisse me soumettre à la moindre tension, au moindre dilemme, à la moindre complication. J'ai envie qu'on me laisse venir, selon mon propre rythme, j'ai besoin de calme, j'ai besoin de silence, j'ai besoin que seuls les balanciers d'airain de mon clocher ne scandent ma vie. j'ai besoin de pouvoir entendre juste mon cœur encore un peu battre, pour moi seul. J'ai envie de pouvoir m'épancher seul. Je veux regarder mes fleurs sereinement, penser à lui toutefois, librement, encore. J'ai tout donné, j'ai fait le vide de moi-même. Je suis suis une forteresses dont les douves auraient été vidées. Changer de perspective, abandonner ce qui vous arrime à l'autre côté de la rive, c'est tout l'effort de la contrition. Cette modification d'environnement intime demande un temps d'adaptation, le temps que l'esprit se rende disponible. La métamorphose pour fuir l'attente, la fuite devant une telle amplitude, les barrières qui m'entravent ne sont que les réminiscences de ma parole ... un dragon stylisé prend forme. Je l'attendrai à jamais. Jamais plus je n'attendrai.
- J'étais émerveillé de voir ce monstre énorme
Changer en cent façons son effroyable forme -
Avoir connu l'attente, l'attente de ce qui ne viendrait jamais m'empêche d'effectuer aucune démarche vers ce qui me semble accessible. Je réapprends à marcher, chaque pas est une souffrance dans cette rééducation des mœurs. Je veux me réapproprier les choses simples, la soumission aux règles de tout environnement social me font fuir. Je suis en quête des sensations de bonheur simple. Je veux m'attribuer enfin les sens qui me sont propres, ce qui me fait vibrer, ce, sans entrave. L'intellectualisation de toute chose devient pour moi une partie intégrante de l'échec à venir. Entrer en désamour de ce qui nous paraît le plus cher, même si c'est pour retrouver un semblant de liberté et de bonheur, il faut que la parole soit douce et qu'elle prévale sur le passé. L'on devient capable dès lors de s'infliger les pires choses. J'ai envie de m'évaporer…
Tel une statue rescapée d'une ville bombardée, je contemple ses ruines...
- Hereby it is manifest, that during the time men live without a common Power to keep them all in awe, they are in that Condition which is called Warre; and such warre, as is of every man, against every man. -
J'écoutais cet extrait de Monteverdi avec grand plaisir et j'ai vu ces sourires, ce contentement que l'on pouvait percevoir lorsque le but ultime était atteint, l'harmonie. Cela me rappelait mon premier article que j'écris ici, je faisais allusion à un grand orchestre. Je me rappelle de ces moments formidables, où l'on pouvait sourire, où la complicité se remarquait par un simple coup d'œil lancé entre les participants de la formation musicale. Ce furent des moments privilégiés, de grande sérénité, les moments où vous vous sentez pour ainsi dire bien, et fier d'avoir participé à quelque chose que vous avez pu partager, et permis au public de s'évader quelques instants. J'ai cru recouvrer par moments ces périodes où par un grand partage culturel et social, ce sentiment si agréable. Malgré des désordres techniques, on trouva une solution afin que l'on trouve une salle pour nous retrouver à jouer. Nous avons toujours accepté toutes les âmes prêtes à se joindre à nous, partant d'un bon sentiment, pour s'unir à un orchestre qui ne cherchait pas l'excellence, mais un semblant d'harmonie, surtout du plaisir. On pensa que des chefs de chœur seraient une bonne idée pour diriger une formation grandissante et variée. Tous les instruments étaient présents, toutes les voix, toutes les cordes, tous les vents aussi, les percussions donnaient le rythme. Des fausses notes, il y en a, dans ce cas, on reprend quelques mesures, ou bien l'on s'accorde. L'interprétation est importante aussi, chacun devant s'adapter à l'œuvre, adaptant l'œuvre au style de la formation. On ne refusait personne, jusqu'au jour où l'on accepta un musicien bien étrange. Celui-ci n'avait aucune notion d'harmonie, et ne voulait pas respecter la notation musicale, en contre-point. L'orchestre continuait à jouer et tout en essayant de croire que ce musicien allait bien un jour trouver la bonne partition ! Mais l'évidence était qu'il ne voulait pas se joindre au groupe et n'était là que pour engendrer la cacophonie. Les chefs de chœur essayant de comprendre les raisons de ses agissements qui exaspèrent la formation, qui tente de jouer sans l'entendre. Mais les désaccords sont toujours présents, chaque note sonne faux. Les chefs de chœur diagnostiquent une surdité aiguë et demandent aux musiciens de régler leur instrument sur la tonalité de celui qui n'entend rien. Un jour, un musicien s'éleva contre le fait qu'il était impossible de jouer, plus personne ne prenait de plaisir, car l'harmonie était rompue. Il n'y avait plus de sourires, plus de fierté d'appartenir à cet ensemble auquel on tient. On lui fit comprendre néanmoins que de grands préceptes les obligeaient de devoir subir la cacophonie au détriment de tout l'ensemble. Je ne connais d'orchestre qui mette en péril sa notoriété au profit de la grande loi de la tolérance absolue, surtout lorsque c'est la mauvaise volonté qui en est le creuset. Au détriment du bien-être et d'évasion, on prive le public d'un agréable concert. Je n'ai jamais vu d'orchestre accepter un musicien qui veuille corrompre l'harmonie. Nul instrument n'est irremplaçable. Un pupitre, ce serait déjà plus difficile à admettre.
Aux grandes orgues, si le jeu des trompettes est bloqué, l'on entend plus celui des voix humaines … L'intervention d'un facteur est nécessaire, pendant ce temps, il est nécessaire de se séparer du jeu défectueux, sinon, plus aucun morceau n'aura plus de sens.
Je montais les escaliers, inexorablement, d'un côté et de l'autre de cette maison, dont je ne saurais jamais si elle était établissement public ou privé. Il me semble que je la connais bien néanmoins, serait-ce le Conservatoire, l'internat du Lycée? Un mélange insoupçonné de personnes de différents lieux et de différentes époques, apparemment des amis se retrouvent autour d'une table, nous sommes servis par une personne aimable, très maternelle. Puis, c'est la course dans les couloirs, je cherche je ne sais quelle chambre, et encore ces escaliers que je dois toujours gravir. Un palier se présente à moi, je m'avance, une porte est fermée. Sur une chaise est placée une plaque de bronze, avec une incrustation d'écaille de tortue, rehaussée de lettres d'or. Est-ce un Epitaphe, je ne sais plus, mais l'ensemble est très baroque. Accompagné de jeunes amis, nous entamons une descente dans les bois. Une petite grotte se dissimulait, autant penser à un abreuvoir pour animaux, dont un cours d'eau s'en échappait, et se séparait le long de deux chemins perpendiculaires. Une petite fille demande vers quelle direction irait le morceau de bois qu'elle tenait à la main. Elle poussait le morceau de bois dans le chemin que nous ne suivions pas en toute innocence, d'une manière spontanée et volontaire. Enfin sorti des bois, je vois, à l'écart, un chemin de terre ; j'invite mes amis à me suivre, et nous nous frayons un passage jusqu'à ce que nous soyons invités à considérer un panorama exceptionnel, vu du ciel. Une longue montagne de forme équivoque se présente à nous ; escarpée, une ville avec des remparts la cerne de bout en bout ; les flancs sont boisés ; un relief vallonné en perspective, le tout inondé de lumière, avec un sfumato brumeux qui rend le paysage mystérieux, limpide et recouvrant une étendue incommensurable. Et perpétuellement, je suis en train de grimper ces escaliers ...
où tout s'écroule
où tout change
où tout revient en mémoire
où tout devient morose
où tout devient nostalgie
où tout perd de sa saveur
où tout vous paraît cruel
où tout est figé
où tout mur semble infranchissable
où l'on a envie de franchir des montagnes
où toutes ces musiques perdent leur sens
où tout ce qui est dit prend une nouvelle dimension
où on a envie de se laisser porter par le vent
où la rupture enfin arrive.
I had a dream.
Et si comme je le pensais auparavant il ne me donnait pas toutes les chances à trouver ce que je désirais au plus profond de moi-même, je pense que je m’épanouissais, à simplement être près de lui, à pouvoir sentir sa peau, à pouvoir tactilement ressentir ses frissons, et simplement entendre battre son cœur.
On se contenterait presque de n’avoir qu’une seule fois dans son existence l’occasion de ressentir ce que nous vivions sur le fait. Parce qu’aimer, même, ne serait-ce que furtivement, ce serait déjà un instant magique, même s’il ne devait pas se recréer, ce serait une indélébile gravure en notre esprit, et cet épisode, il n’aurait jamais de goût amer. Jamais, on n’éprouverait de rancœur quant à quelqu'acte futur, ou passé… puisque ce ne serait qu’un présent permanent. Une perpétuelle fixation, indétrônable, qui scanderait un esprit, une vie, au rythme des pulsations d’un cœur qui bat la chamade. Des écarts, on peut en faire tout au long d’une vie, mais pendant ce temps, on n’est concentré que sur une seule idole, celle qui nous a toujours fait espérer. Celui qu’on a toujours connu, celui qu’on connaît même si l’on ne l’a jamais vu, celui auquel on n’hésiterait pas à délivrer tous nos secrets, celui qui ne se rendrait pas juge d’aucun de nos actes passés, car il saurait, intuitivement, sans qu’il n’y ait aucune ambiguïté, celui qui nous appréhenderait tout simplement, car je serais, aussi, celui en qui il avait toujours espéré.
Mais pourquoi ne pas continuer dans cette voie, tout simplement parce que la gémellité de nos desseins ne serait qu’une sorte de confrontation de deux espace-temps, une sorte d’inconcevabilité théorique, de deux destins incompatibles. Devant la complexité de la situation je ne sais que faire, avancer vers l’un, laisser une place à l’autre… non je décide d’avancer parallèlement, et laisser mon choix, mon libre arbitre se résoudre à déterminer ce qui doit être bon pour moi. C'est ainsi que pour le moment, je picore, ce dont j’ai été privé durant des années, des moments de bien-être, ces instants où je puis me dire que je suis tout simplement serein, libre avec moi-même, libre avec l’autre, l’aimant, plus ou moins, je ne demande pas d'égale réciprocité, j’ai des objectifs bien moins rigides qu’il n'y paraît, je n’attends pas de l’autre à ce qu’il se donne entièrement, si ce n’est dans l’expression de ses actes, mais enfin qu’il puisse lui aussi laisser la place à sa velléité, à mon être, cette place que je n’ai jamais su m’attribuer, car je ne pouvais, je ne devais pas m’impliquer outre mesure… et à force de se cacher, l'on n'existe plus.
Ils sont des vides que l'on ne peut pas combler.
J’ai peut-être tout simplement décidé à partir de ce jour, après avoir voulu et décidé de mourir, de vivre.
Pour cela, la musique, la détente, et la simple idée que je puisse devenir me suffisent.
Mon détachement arrivera à s'effectuer, si j'arrive un jour à me sentir moins responsable.
Surtout cette impression d'une tentative de bien-être, par la simple occasion qui m’est offerte, position équivoque, et dangereuse pour l'entendement, que celle d’avoir tout simplement le choix, le choix d’être, de devenir, non pas de disposer. Cette bien périlleuse entreprise renforce une dichotomie du cœur bien insoupçonnable à l’origine, et émet un doute en ce que l’esprit peut avec discernement distinguer.
Comment expliquer que ce que je pensais à l’époque improbable, j’en sois aujourd’hui l’acteur, voire le moteur principal ?
Et j’ai compris, à force de dialogue, et d’introspection quelle était ma place, mes chances, mes opportunités, ma sagesse, et à la fois ma modularité, mon adaptabilité, et malheureusement mon pouvoir, aussi puissant que cette naïveté qui m'anime... A force de pugnacité, j’ai réussi à obtenir ce à quoi j'aspirais. Ce goût d’amertume que je considérais comme ne devant pas intervenir est malheureusement apparu aussi vite que je pensais que jamais il ne devrait paraître à mes sens.
Je suis un navire entre deux eaux entravé entre deux murailles.
C'est à ce moment que je me retrouve devant son visage... s'engage l'édification d'un monde dont on aurait aimé devenir le démiurge. Un monde où l'imaginaire arrive à superposer les réminiscences à la réalité, de telle sorte qu'elle peut en déjouer la conscience. Quand un univers s'écroule, on s'échappe inexorablement vers une dimension parallèle, une nostalgie de ce qui ne s'est pas produit. Non soumise au temps présent, cette prolongation du non-advenue parfois ressort en filigranes sur des traits de la réalité, comme un l'aileron du requin qui voulait nous avertir du danger. Car danger il y a, lorsque l'onirisme tend à masquer les détours de la vie, en ce sens que ce dont il prend l'apparence peut se substituer à la perception sensible. Comme un objectif qui se focaliserait sans précision, et dont la pellicule par procédé subliminal, imprimait ce qui lui semble plus net, précis et éloquent. Comme si les époques se succédaient et à la fois se superposaient sur un même film.
Et encore ce visage qui me hante, ce triangle des Bermudes qui s'appose sur la joue de celui que j'embrasse, celui dans lequel je me suis si longtemps perdu... C'est dans cette immensité toute relative que l'on s'accroche à ses modestes références, toutefois, toujours dans l'espérance d'une quête, expectative douteuse et incertaine, mais toujours avec cet espace de mémoire qui intervient, parfois aux moments les plus inconvenants. Contemplatif d'un passé sans avenir, qui remonte substantiellement à la surface lorsqu'il est temps de passer à quelque chose de radicalement différent, je me retrouve confronté à ces réminiscences qui se déploient, désordonnées.
Cette transfiguration, mon esprit la provoque, mais dans quel but, si ce n'est celui de devenir inconsciemment un obstacle au plaisir. Dans la confusion des sens, le désir prend une toute autre envergure. Bercé entre l'appréciation de l'instant présent, et l'intercession de la nostalgie, s'élabore un processus de dissection des émotions. Le refus systématique et obsessionnel de se soumettre à la situation présente est indubitablement la conséquence de la résurrection de ces sentiments au plus profond ancrés. D'un vert jovial à un grand sombre triste, le regard permute, le visage se déforme, les sens divaguent. Je me concentre afin de ne pas succomber à ce charme bénéfique. Des images plus ou moins anciennes commencent à défiler, comme ces escaliers, ce livre, cet arbre, cette icône... Que seraient devenus ces instants s'ils n'avaient pas été interrompus? Que deviennent les instants présents, viciés par la constance des affects antérieurs? Cette adaptation ne serait-elle pas la simple survivance de projets envolés, ceux que nous espérions de tout notre cœur et souhaitions y fixer, à jamais. Le temps apporte avec lui l'oubli, mais parfois aussi le souvenir. J'ai décidé de ne jamais oublier, ne serait-ce un seul instant tout ce qui m'a forgé, ainsi que je suis, aujourd'hui.
Les réminiscences sont comme des vibrations émanant du champs d'honneur. Indélébiles, elles s'estompent avec le temps, mais résonnent toujours en vous. Terre stérile et désolée, tu nous laisses imaginer quelles furent tes blessures. C'est sans honte que les oiseaux posent leurs petites pattes sur des arbres posés là fatalement comme pour absorber les souffrances, et viennent chanter... Leurs racines sont comme des larmes qui s'accrochent aux souvenirs, les feuilles de l'automne masquent les cicatrices. D'objet de convoitise, son occupation si brève lui a offert les stigmates tant qu'il en devint indifférence.